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mardi 6 mai 2008

La sensibilité individualiste

"Chienchien" by loo



Pour justifier tous les sacrifices de pacotille, les mensonges à soi, les léchages de bottes, les obligations illégitimes que l'on se doit de faire pour préserver le confort des autres, on a pu entendre parfois cette parole lâchée sans justification ni, surtout, d'argumentation autre que "génétique":

"- Mais nous sommes des êtres sociaux".

Bestiaux serait plus adéquat. Oui, comme les boeufs, les moutons, les loups, les fourmis, les chauves-souris, les chiens, les singes (des copains), les manchots super stars, les lions, les poules et le reste. Tout cela est bien beau, mais où donc est allée se fourrer la conscience? Dans le cul des poules, dans l'estomac des vaches, dans la fatigue des lions? Dans la motivation des rats... La socialité animale demande plus de respect puisqu'elle ne suppose a priori pas l'effort.

"La sensibilité individualiste n'est pas du tout la même chose que l'égoïsme vulgaire. L'égoïsme banal veut à tout prix se pousser dans le monde, il satisfait le plus plat arrivisme. Sensibilité grossière. Elle ne souffre nullement des contacts sociaux, des faussetés et des petitesses sociales. Au contraire, elle vit au milieu de cela comme un poisson dans l'eau.
La sensibilité individualiste suppose un vif besoin d'indépendance, de sincérité avec soi et avec autrui qui n'est qu'une forme de l'indépendance de l'esprit; un besoin de discrétion et de délicatesse qui procède d'un vif sentiment de la barrière qui sépare les moi, qui les rend incommunicables et intangible; elle suppose,
du moins dans la jeunesse, cet enthousiasme pour l'honneur et l'héroïsme que Stendhal appelle espagnolisme, et cette élévation de sentiment qui attirait au même Stendhal ce reproche d'un de ces amis: "Vous tendez vos filets trop haut." Ces besoins intimes, inévitablement froissés dès les premiers contacts avec la société, forcent cette sensibilité à se replier sur elle-même."

Georges Palante, La sensibilité individualiste

...Peut-être dans les burnes des loups ! Et cela vaut pour l'autre pour la seule raison qu'on attend ces "efforts" en retour pour son pauvre petit soi.

Loo

vendredi 4 mai 2007

Ode au vieux Bukowski

"Gun" by Tibarama



M
on pote, le bon vieux Buck était spécialiste en enfonçage de portes ouvertes. Tel fut son art, assumé, avec plus ou moins de verve mais toujours prêt, histoire de voir si la porte ouverte résistait. L’enfonçage de porte ouverte est un art en effet, pour la simple raison que la moindre résistance de celle-ci, elle peut d’ailleurs être entrouverte, est une raison supplémentaire de s’y frotter en bon pervers, de haut en bas, de droite à gauche, d’avant en arrière. Elle peut-être fermée… Aucune raison alors d’y laisser une épaule ou autre chose.

« Se lamenter sur un cadavre est aussi inconséquent que de verser des larmes sur une fleur qu’on vient de couper. L’horreur, ce n’est pas la mort, mais la vie que mènent les gens avant de rendre leur dernier soupir. Ils n’ont aucune considération pour elle et ne cessent de lui pisser, de lui chier dessus. Ils ne s’obsèdent que sur la baise, le cinoche, le fric, la famille, tout ce qui tourne autour du sexe… » *.

L’est beau le bon vieux Buck. Il pointe, il tire, il se fout des précautions, il va droit au but. Mais l’enfonçage de porte ouverte est un art. Ainsi, chier sur la vie c’est baiser comme un con (comme un con!)… La baise (on s’en serait douté, l’acte histrionique et hystérique), le cinoche (une évidence industrielle qui rend aux industries ce que les industries lui donne), l’oseille (l’essence même du cul, et du cinéma en passant, LE carburant), la famille (une vérité pornographique, un carburant idéologique plein de fesse qui permet même de se passer de la fraîche en la désirant ardemment), tout cela est pour-la-mort.

Bukowski, ou l’art bien compris d’enfoncer les portes ouvertes. Il est bon le coco. Un Fatum à lui tout seul…

« La majeure partie des morts l’était déjà de leur vivant (…). »

Qu’est-ce que tu fous Buck, tu te la joues là. Une petite « Nuit des morts vivants »? Une métaphore mignonne tout plein du Roméro qui cherche à comprendre ?

Non bien sûr, mon Buck, tu t’en branles des métaphores et du cinoche, tu l’as dit toi-même. Tu enfonces cette porte ouverte avec brio et avec l’élégance du bourrin majestueux. Tu ne chies même pas dessus, sinon par principe, mais surtout et avant tout, tu la conchies. Et cette esthétique débarrassée de plumes au cul, de pédagogies alourdies de zombies de supermarché, tu te paies le luxe de t’en passer. Mon Buck, Tu es chic, tu es « sortable », désinvolte, trivial et génial. Mon bien cher Buck, tu es pénétrant. Enfonce Buck, défonce la porte ouverte que d’aucun présente comme la fermeture absolue histoire de se réserver un livre entier (dont la trésorerie fera office de vérité insondable!) sur la question.

« La mort obsède moins, car on se sent si hébété en compagnie de ses frères bipèdes qu’on en oublie de penser ».

J’t’aime mon Buck, avec tes conneries, ton pétage de boulon et tes couilles pendues à la plume.

C’est quoi le délire, vivre jusqu’à la fin ? En lucide cynique ? En enfonceur de portes ouvertes ? Il faudra reconnaître cet art consistant à ouvrir l’ouvert et cette propension étrange à chier, au passage, dessus, ou plutôt à côté.

Bonsoir, mon très cher Buck, mort au champ d’honneur de la Vie et de ses humeurs, un gun dans le cul mais pas seulement dans le sien. Et pour la bonne cause, sans médailles.

Loo

vendredi 16 mars 2007

"Risquer le malheur"*

" La première des inégalités est d'ordre génétique. Ce qu'on appelle le bonheur et le malheur - je parle ici du sentiment de bonheur ou de malheur, et non de la réalité extérieure qui les déclenche - est lié, entre autres, à la production par l'organisme d'une substance chimique, qui est un antidépresseur naturel.

Or les individus - chez les humains comme chez les primates et d'autres espèces animales - ne sont pas égaux à cet égards. Il y a des gros transporteurs et des petits transporteurs de sérotonine.

En fin de grossesse, déjà, les émotions - euphorie, dépression, stress - de la femme qui nous porte participent au façonnement de nos synapses. Les molécules qu'elle sécrète franchissent très vite le filtre placentaire et modifient le développement du cerveau. Donc le bébé hérite non seulement des gênes mais d'une partie de l'histoire de la mère.

C'est un véritablement bouillonnement. Les neurones pionniers envoient des ramifications (les "dendrites") dans toutes les directions, à la recherche d'autres neurones, pour se connecter à eux. La moindre information est aussitôt "circuité" ("frayée", disait Freud, qui avait parfaitement pressenti ce phénomène), créant une sensibilité préférentielle, une propension à réagir d'une manière donnée face à un évènement extérieur, à des attitudes ou des mots. Exactement. Si dans ses premières années un enfant a fait l'expérience du chagrin et du secours, c'est "frayé" dans son cerveau. Il a appris l'espoir.

Passé la petite enfance, le cerveau perd sa plasticité initiale. La synaptisation est plus lente. Les circuits sont imprégnés. L'enfant a circuité un goût du monde, un style interactionnel. Les fondations sont en place, mais le chantier se poursuit. Au ralenti. Il va y avoir une transaction entre ce qu'on est et ce qui est. Dans la majorité des cas, à l'adolescence, les choses se passent bien. Les garçons rencontrent une fille, ils savent la courtiser, gouverner leurs émotions. Si l'on prend à l'inverse, une population d'enfants en détresse, arrivés à l'adolescence, ils ne savent pas aimer. Ils ont peur, il sont brutaux, ou au contraire ils fuient. Ils s'infligent à eux-mêmes la perte du premier amour ou le vivent dans l'anxiété. Le plus souvent, les choses se passent mal.

Le monde des âgés n'est pas le monde des jeunes. Celui des jeunes est sensoriel plus que représentationnel. Le monde sensoriel qui entoure les âgés s'appauvrit, tandis que leur monde intime de représentations s'enrichit. Par la culture. Elle constitue les "tuteurs de développement" dont les âgés ont besoins, comme les jeunes enfants. Si j'ai dans mon monde mental un seul modèle, je suis prisonnier. En sécurité, mais prisonnier. Je ne pense plus, je récite. Je suis mort psychiquement. A l'inverse, si je n'ai pas de modèle, je suis confus, je ne sais pas qui je suis. Entre les deux, il y a Michel Foucault : " Tout modèle est nécessaire et abusif". J'ai besoin d'un système de pensée, d'une culture, et j'ai besoin de la critiquer. A ce moment là, je sais qui je suis et où je vais. J'ai assez d'étayage pour être sécurisé, mais je ne suis pas enfermé. Je suis vivant.

En effet. La meilleure méthaphore de l'existence, c'est sans doute celle qu'à proposée Anna Freud en comparant la vie à une partie d'échecs : les premiers coups sont très importants, mais tant que la partie n'est pas terminée il reste de jolis coups à jouer. "

* Boris Cyrulnick, propos recuillis par Claude Weill.
Extraits remaniés.

Marta.

dimanche 11 mars 2007

Francis Ponge : le "suscitateur".


Parce que le fatum est aussi la vie, il aime à susciter dans la variété de singuliers sentiments. Des ambiances de l'âme, des désirs sans noms, des possibles sans corps. Et ce texte du Francis, intemporel... Pour le plaisir. Ne pas le bouder. Allons-y!

loo.


JE SUIS UN SUSCITATEUR

1er mars 1942

2 heures du matin

Je m’aperçois d’une chose : au fond ce que j’aime, ce qui me touche, c’est la beauté non reconnue, c’est la faiblesse d’arguments, c’est la modestie.

Ceux qui n’ont pas la parole, c’est à ceux-là que je veux la donner.

Voilà où ma position politique et ma position esthétique se rejoignent.

Rabaisser les puissants m’intéresse moins que glorifier les humbles.

Les humbles : le galet, l’ouvrier, la crevette, le tronc d’arbre, et tout le monde inanimé, tout ce qui ne parle pas.

On ne fait pas plus chrétien (et moins catholique).

Le Christ glorifiait les humbles.

L’Eglise glorifie l’humilité. Attention ! Ce n’est pas la même chose. C’est tout le contraire.

Le Christ rabaissait les puissants.

L’Eglise encense les puissants.

« Debout ! Les damnés de la terre. »

Je suis un suscitateur.

Francis Ponge